Amine Baouche – Être noir·e, s’écrire noir·e

Amine Baouche – Être noir·e, s’écrire noir·e

Née en France de parents martiniquais, la rappeuse Casey se présente, à travers ses albums, comme l’objet d’une altérité qui lui refuse toute dignité, voire toute humanité : « Et moi que l’on nomme l’individu bas de gamme / Qu’on me dégomme sur le macadam serait le minimum », calme-t-elle dans le morceau « Purger ma peine » (L’angle mort). Son identité — ce qu’elle est, la manière dont elle se perçoit et dont elle est perçue — est systématiquement ramenée à une altérité s’ancrant dans le racisme hérité de l’empire esclavagiste et colonial français. Cette conscience d’une « fracture » identitaire (Blanchard, Bancel et Lemaire, 2005) est par ailleurs la raison pour laquelle Casey et les membres de son entourage artistique affirment pratiquer du « rap de fils d’immigrés », par opposition volontaire au rap français, lequel supposerait une certaine appartenance à la France.

Il est suggéré, en guise de fondement conceptuel, que la France est un lieu postcolonial, c’est-à-dire, au même titre (mais à un degré différent) que les pays colonisés, un lieu où « où les mémoires de la situation coloniale continuent à structurer les désirs et les manières d’être, de vivre et d’habiter le monde » (Bamba, 2006, 17). À partir de cette prémisse, certaines conceptions de la « race », et plus précisément de la « race » noire, seront développées, notamment celles de Pap Ndiaye (2008) et d’Achille Mbembe (2013). Ce dernier a proposé la notion de « raison nègre », qu’il définit comme « une somme de voix, d’énoncés et de discours, de savoirs, de commentaires et de sottises dont l’objet est la chose ou les gens “d’origine africaine” et ce que l’on affirme être leur nom et leur vérité (leurs attributs et qualités, leur destin et ses significations) » (Mbembe, 2013, 50).

Pour écrire cette partie d’elle, Casey récupère plusieurs éléments du discours social hérité de l’imaginaire raciste de l’époque coloniale et esclavagiste. À travers l’utilisation du mot « Nègre » dans ses textes, des références sémantiques et sémiotiques aux corps des esclaves noir·es, la reprise de stéréotypes contemporains, etc., Casey incarne à sa façon cette « raison nègre », qu’elle actualise; elle se présente, dans l’espace postcolonial qu’est la France de ces « fils d’immigrés », un sujet qui n’existe qu’à travers son corps racialisé.

Cependant, l’identité noire de Casey ne se résume pas à une expression de passivité face au racisme passé et présent. Casey, en s’écrivant, transforme activement sa « race », objet d’une altérité radicale (Jodelet, 2005), en outil. Celui d’une affirmation identitaire réinvestissant à son compte les stéréotypes et l’imaginaire colonial, et revendiquant une filiation à des auteurs qui, avant Casey, ont refusé de voir leur « race » comme un problème.

Biographie

Étudiant à la maîtrise en littérature française, Amine Baouche se spécialise dans l’étude du rap francophone. Ses intérêts vont plus largement vers les questions d’énonciation et d’écriture de soi dans la littérature contemporaine et dans le rap francophone. Il débutera un programme de pédagogie de l’enseignement à l’automne 2020 à l’UQÀM. 

Cet événement s’inscrit dans les activités de l’Atelier sur les corps, les identités et l’être.

Date

mercredi 30 septembre 2020
Expired!

Heure

12:30 am - 12:30 am

Lieu

En ligne
Inscription requise

Organisation

Groupe de recherche sur les humanités juridiques
Email
info@humanitesjuridiques.org

Invité·e